Rhapsodie mazurienne, décembre 1914 - février 1915. 29 février 2020, dans un parc de la région de Münster : à l’occasion d’une rencontre prévue depuis de longs mois, les timides rayons d’un soleil blafard éclairent les émouvantes retrouvailles de deux ensembles nominatifs dont les porteurs respectifs, compagnons d’armes hessois, se sont vus la toute dernière fois, il y a exactement 105 ans de cela, presque jour pour jour.

Ce sont ces rares et précieux moments submergeant émotionnellement le collectionneur passionné, lors desquels le souffle de l’Histoire devient presque palpable, inspirant un profond respect pour les indicibles souffrances que dût endurer toute une génération…
Un hasard bluffant fit que les deux auteurs de cet article, liés d’amitié par leur passion commune des coiffes impériales nominatives, purent acquérir à quelques mois d’intervalle deux très rares casques d’une unité d’infanterie de réserve hessoise au parcours méconnu des collectionneurs : le Grossherzogliches Hessisches Reserve-Infanterie-Regiment 254 (RJR 254).
L’exploitation acribique des sources d’époque et de l’historique du régiment permit d’établir de manière limpide que les destins de ces deux jeunes hommes – Heinrich Opper (4e Cie) et Ernst Marquardt (1re Cie de mitrailleuses) – furent étroitement liés pendant une période d’environ trois mois, de début décembre 1914 à fin février 1915. Sans aucun doute, ces deux hommes se côtoyèrent pendant leur brève formation d’un mois dans un camp de Thuringe. Ils échangèrent peut-être même quelques mots ou quelques cigarettes au coin d’un feu de camp dans le fin fond de la campagne mazurienne enneigée, firent peut-être la queue devant le même Gulasch-Kanone et partagèrent peut-être aussi le même gîte venteux sous le toit en chaume délabré d’une masure polonaise. Ils firent partie des derniers hommes exténués du régiment réduit à 20 % de son effectif initial, ayant résisté, certainement du fait de leur robuste constitution physique, aux longues et harassantes marches dans la profonde neige du front de l’Est, à la poursuite de l’armée russe en déroute, sous des températures implacables avoisinant les -30 °. Chose maintenant établie : ils se lancèrent côte à côte à l’attaque du même hameau polonais sur les rives de la rivière Bobr (Biebrza en polonais) et furent tous les deux blessés lors des combats de ces deux journées des 24 et 25 février 1915.
Avant de nous pencher sur les particularités respectives de ces casques, il est nécessaire de connaître l’histoire de la formation de cette unité hessoise.

Le RJR 254
Le RJR254 grand-ducal hessois présente la particularité d’avoir été créé en temps de guerre, le 16 décembre 1914. La grande difficulté de dénicher un casque à pointe de cette unité réside dans le fait qu’elle fut aussitôt envoyée sur le front de l’Est et y resta de manière continue jusqu’au 17 mars 1918, date à laquelle elle fit sa toute première apparition en France. Les casques à pointe n’étaient alors plus portés depuis très longtemps dans cette unité.
Le RJR254 fut formé à partir de trois Feldbataillonen, eux-mêmes constitués fin novembre 1914 comme suit :
● le Feldbataillon 70 (avec le MG-Zug 1), formé par l’Ersatz- Bataillon du JR115 à Darmstadt, devint le I/RJR254 ;
● le Feldbataillon 71, formé par l’Ersatz-Bataillon du JR168 à Offenbach, devint le II/RJR254 ;
● le Feldbataillon 72, formé par l’Ersatz-Bataillon du JR116 à Friedberg, devint le III/RJR254.

Heinrich Opper
Le premier de ces ensembles casque et toile de casque a pu être acquis début 2017, provenant de l’ex-collection de Joe Robinson, colonel retraité de l’armée américaine.
Le couvre-casque nominatif au « Gardist » Opper recouvre un casque d’ersatz en feutre, typique des fabrications de la fin de l’année 1914. Chose remarquable, les garnitures ne sont pas en laiton mais bel et bien en métal blanc (maillechort) oxydé par le temps, signe d’une volonté tenace de souligner la continuité de tradition du régiment de formation du I/RJR254 et de sa compagnie de mitrailleuses : le JR115, prestigieux régiment de la Garde du Corps hessois, dont les casques arboraient traditionnellement des garnitures argentées.
Les garnitures métalliques susceptibles de dépasser du couvre-casque (jonc avant, tourillons et boucleries de la jugulaire) ont été méthodiquement recouvertes de peinture feldgrau par le porteur pour éviter tout reflet en campagne. La collerette de la pointe n’a pas échappé à ce badigeonnage de circonstance, car visible par les fentes séparant le couvre-pointe du reste du couvre-casque.
La nominette cousue dans la toile nous apprend que le Gardist Heinrich Opper faisait partie de la 4e Cie du Feldbataillon 70, qui devint donc la 4/RJR254 le 16 décembre 1914. L’appellation « Gardist » est très intéressante et confirme le fait que le FB70 fut formé avec des recrues excédentaires pro¬venant du JR115. Seul les soldats de ce régiment hessois prestigieux portaient cette appellation, qui cessa d’exister lorsque le RJR254 fut créé. Le FB70 fut donc une unité extrêmement éphémère (fin novembre à la mi-décembre 1914).
Heinrich Opper était originaire de Daubringen, un faubourg de Staufenberg, près de la grande ville de Gießen, en Hesse. Il est né le 11 septembre 1891.

Ernst Marquardt
Le second ensemble a été acquis début 2018 auprès d’un collectionneur allemand, qui l’avait acheté directement à la fille du porteur de ce casque, avec l’ensemble des souvenirs militaires de cet homme.
Le couvre-casque présente exactement la même forme de chiffres peints, signe que ces toiles ont été numérotées à la chaîne avec le même pochoir. Mais les marques à l’intérieur, strictement identiques à celles présentes sur la nuquière du casque, JR 115 et 1914, attestent d’un ensemble homogène perçu par une jeune recrue à la mobilisation au sein du JR 115.
La marque JR 115 du casque est d’ailleurs d’un modèle différent de celui du temps de paix (généralement JR 115 dans un rectangle). Il est ici simplifié et plus atténué, témoignant d’un tamponnage dans l’urgence. Il s’agit donc d’une marque spécifique du JR 115 pour 1914, certainement appliquée sur les casques réceptionnés juste après la mobilisation. Cela est cohérent avec l’absence d’indication de bataillon ou de compagnie, constat que l’on retrouve dans d’autres unités sur les casques réceptionnés après la mobilisation.
Ce casque est particulier au régiment de la Garde hessoise, Leibgarde-Infanterie-Regiment (1. Großherzoglich Hessisches) Nr. 115, le plus prestigieux des régiments hessois. À ce titre, ce dernier a été doté en 1897 d’un casque aux garnitures métalliques blanches (maillechort argenté) avec une plaque spécifique.
Par rapport à la plaque hessoise classique du casque d’Opper, celle du JR 115 se distingue par sa double rangée de lauriers et de feuilles de chêne. Le lion porte en outre l’étoile de l’ordre de Louis de Hesse avec la devise « Gott-Ehre-Vaterland » (Dieu- Honneur-Patrie) et la plaque est surmontée d’une banderole portant la date 1621, date de la création de ce régiment.
Enfin, ce casque porte comme tous les casques hessois d’infanterie d’avant-guerre sa pointe cannelée spécifique à la Hesse.
Le casque et sa toile portent les mêmes initiales EM.
Sans les souvenirs venus avec le casque, il aurait été impossible de retrouver avec certitude le nom du porteur. Heureusement ici, on peut reconstituer avec un niveau de détail rare le destin de ce soldat. Ernst Marquardt est le fils du pasteur Philip Marquardt, qui officie à Dornheim/ Groß Gerau, petite ville située à quelques kilomètres de Darmstadt, en Hesse. Né le 27 avril 1897, il vient donc d’avoir à peine 17 ans quand la guerre éclate en août 1914 et est encore étudiant (son occupation, d’après les fiches de la Croix Rouge).

E. Marquardt aurait dû commencer son service d’active en octobre 1915 lors de sa 18e année. Mais, comme nombre de ses compatriotes, il va faire partie de cette génération pour qui la Patrie compte avant tout. Il n’hésite pas à abandonner sa situation confortable et ses études pour se porter volontaire.
En effet, sur des documents adressés à Marquardt par des proches, il est mentionné comme Einjähriger Kriegsfreiwilliger (engagé volontaire). Il obtient d’être accepté par le plus prestigieux régiment de Hesse, le JR 115. Il intègre son bataillon d’Ersatz manifestement en octobre 1914 puisque la première photo de son album porte cette date.
On constate qu’il a son uniforme de Gardist et déjà qu’il semble se spécialiser dans les MG, arme qu’il ne quittera plus durant tout le conflit, malgré ses nombreux changements d’unité. Il n’a même pas 17 ans et demi. Il touche donc en octobre 1914 son casque neuf. Son engagement en tant que Einjähriger Kriegsfreiwilliger le destine dès le départ à devenir sous-officier « avec Portepee », ce qui explique que le casque soit resté sa propriété plus tard.
Il s’entraîne jusqu’au 17-18 novembre à Griesheim, un terrain de manœuvres du JR 115 situé également dans la banlieue de Darmstadt, à quelques km de chez lui. Marquardt fait ensuite partie d’hommes du bataillon d’Ersatz choisis pour suivre des cours spécialisés de MG au Maschinen Lehr Kursus de Döberitz, à 50 km de Berlin. Une photo immortalise son départ, a priori le 17 ou 18 novembre 1914 de Griesheim.
Marquardt est affecté à la 5.Kompanie de ce Maschinen Gewehr Lehr Kursus. La Trup¬penübungsplatz Döberitz est l’un des plus grands camps d’entraînement de l’armée allemande, avec notamment une section spécialisée dans l’emploi des MG. Notre homme a peut-être rejoint une unité hessoise, le Feld MG Zug 62 formé à Döberitz un peu avant son arrivée.
Durant une permission, il se rend visiblement à Berlin où il se fait tirer le portrait, dont il adresse un exemplaire à son père.

Mobilisation et instruction
Entretemps, le RJR 254 est créé comme on l’a vu le 16 décembre 1914. Le 29, Ernst Marquardt et ses camarades, qui relèvent du JR 115, quittent Döberitz pour revenir à Darmstadt dans leur Ersatz-Bataillon mais pour être immédiatement versés dans la MG Zug 1 du RJR254, qui a besoin de spécialistes des mitrailleuses.
Marquardt est encaserné avec le I/254, il n’est alors que simple Schütze. C’est certainement à ce moment qu’il rencontra la première fois son camarade d’armes Heinrich Opper.
Du 7 au 29 janvier 1915, le RJR254 est transféré au camp d’Ohrdruf (Thuringe), pour y subir une période d’entraînement intensive et créer la cohésion nécessaire entre les hommes de ces unités éphémères et fraîchement agglomérées. Des photos prises sur place et conservées dans les albums de Marquardt permettent de valider plusieurs faits de prime abord surprenants. Tout d’abord, le casque neuf du JR 115 d’Ernst Marquardt n’est pas un cas isolé. En réalité, c’est la quasi-totalité de la MG Zug 1 qui a été équipée de ces casques neufs (au moins 29 hommes sur les 37 que compte la MG Zug 1 d’après les photos) alors qu’Opper hérite d’un casque d’Ersatz déjà indigent. Ensuite, bien qu’appartenant dorénavant au RJR 254, les hommes de la MG Zug 1 conservent les insignes distinctifs du JR 115 : Litzen, parements de manche et pattes d’épaule à monogramme. Bref, de « vrais-faux Gardisten ». Sur la dernière photo avant le départ au front, les hommes de la MG Zug 1 ont troqué leur uniforme du JR 115 contre du Feldgrau classique.
Lors de cette période de formation, les recrues jugées trop faibles physiquement furent renvoyées dans les bataillons d’Ersatz et remplacées par des hommes aguerris et revenant de convalescence, ceci ayant pour but une parfaite cohésion de la troupe combattante, alliant expérience et vigueur juvénile. Cette période d’exercice se termina le 29.1.15 par une visite de l’Empereur Guillaume II.

Le Front de l’Est
Le 2.2.1915, le RJR54 fut envoyé par chemin de fer vers le front de l’Est et débarqua le 5 février à Gumbinnen (Prusse-Orientale). Le Ier bataillon d’Opper comptait alors 950 hommes et le MG-Zug de Marquardt 39 hommes.
S’engagea alors une poursuite effrénée de l’armée russe qui avait profité de la venue de l’hiver pour reconquérir les zones frontalières de la Prusse-Orientale, dont elle avait été chassée en été-automne 1914. Le baptême du feu du RJR254 (dénommé dans l’historique « Gefecht bei Bärenfang ») causa les premières pertes dans la nuit du 8 au 9 février, essentiellement au IIe bataillon (compagnies 5 à 8). Il attaqua vers minuit, en pleine obscurité, deux positions russes situées dans les villages de Stablauken et Klein-Tüllen. Dans l’obscurité, les bataillons I et III ne purent suivre le second, qui s’installa aux abords des deux localités. Le matin suivant, les Russes avaient pris la fuite.
Dès lors, le RJR254 commença sa marche forcée de plus de 150 km vers le sud, ne rencontrant plus aucune résistance jusqu’à son arrivée à Augustow. Nombre d’alertes furent données, signalant des forces russes ici et là, mais lorsque le régiment arrivait enfin aux endroits prescrits, les Russes avaient déjà décampé, évitant tout contact avec les forces allemandes les talonnant. L’historique mentionne que la 4/RJR254 de Heinrich Opper resta en arrière du régiment du 12 au 15 février pour escorter l’artillerie qui n’arrivait pas à suivre.
Cette implacable poursuite de 150 kilomètres se distingua par des marches forcées vers le sud, souvent de nuit, dans des conditions conditions climatiques effroyables, sur le flanc ouest de l’armée russe qui était littéralement chassée par deux corps d’armée allemands (XXI Armee Korps et XXXIX Reserve Korps) qui faisaient pression par le nord. Les forces russes tentaient de cette manière de rejoindre la place forte de Grodno pour éviter un encerclement massif. Le XXXVIII Reserve Korps (dont faisait partie le RJR254 hessois) avait pour mission de faire pression par l’ouest tout en capturant les soldats russes coupés du gros de leurs unités refluant vers l’est.
Les températures avoisinaient les -20°, le paysage était recouvert d’une épaisse couche de neige, les cuisines roulantes n’arrivaient plus à suivre l’infanterie dès les premiers jours, elles sombraient dans la neige jusqu’à la cheminée. Pour l’artillerie et les chariots transportant les mitrailleuses, le même problème.

Les pertes du régiment furent massives lors de cette première phase, essentiellement causées par la fatigue et les gelures (environ 50 % !). Nombre de soldats perdirent le contact avec leur unité jusqu’à la fin février, complètement exténués et perdus dans le paysage hivernal. L’approvisionnement de ceux qui continuèrent à marcher fut heureusement assuré par la capture de nombreuses colonnes du train des équipages russe qui ne purent suivre le gros des troupes en fuite vers Grodno.
Le 18 février 1915, le RJR254 fait son entrée dans Augustow qui était encore la veille le théâtre de violents combats. Le lendemain, il commence à déployer ses bataillons à la lisière sud de la gigantesque forêt d’Augustow pour empêcher une percée des Russes. Le 20, le régiment commence son avancée dans cette véritable forêt vierge parsemée de marécages gelés. Jusqu’au 21, Heinrich Opper et Ernst Marquardt participent à cette opération de ratissage systématique sans grande résistance, qui se solde par la capture de 50 000 soldats et d’un important matériel. Le II/RJR254 restera dans la forêt jusqu’au 26 pour nettoyer le champ de bataille.
Dans la soirée du 21 février, les deux autres bataillons et les compagnies de mitrailleuses du RJR254 sont envoyées un peu plus à l’est, au village de Cholinka, l’état-major craignant une contre-attaque en provenance de la forteresse de Grodno. Celle-ci ne se produisant pas, ces éléments sont dirigés le 22 au matin sur Skieblewo pour un court répit, le « große Bagage » du régiment (attelages d’approvisionnement) ayant réussi à rejoindre les troupes combattantes avec même la première Feldpost.
Le 23 février vers 16 heures, Opper et Marquardt sont alertés avec leurs unités et mis en marche forcée très astreignante vers le sud-ouest et les rives du Bobr. Cette nouvelle marche de nuit coûta de nouveau aux deux bataillons et aux deux MGK beaucoup de pertes dues à la fatigue et nombre de soldats furent laissés sur place dans la neige, complètement exténués. Ces unités du RJR254 furent alors mises sous les ordres de la 79. Reserve-Division pour les journées suivantes, les Russes ayant traversé la rivière Bobr dans ce secteur à deux endroits : Krasnoborki et Sztabin.
Le 24 février vers midi, les I, III et MGK/RJR254 atteignent les abords de Krasnoborki. Leur objectif : rejeter les Russes de l’autre côté du Bobr, et si possible, prendre pied sur l’autre rive. L’extrême fatigue des derniers jours et cette dernière marche forcée avaient énormément réduit les effectifs de ces deux bataillons. Le I/RJR254 (de Opper) ne comptait plus que 9 officiers et 260 hommes (contre 23 officiers et 950 hommes en début de campagne !). Opper et Marquardt faisaient partie de ces derniers « durs à cuire » et c’est lors de cet acte final que nos frères d’armes furent blessés, côte à côte.

Krasnoborki
Malgré ces maigres effectifs, l’historique du RJR254 relate que les deux bataillons et MGK menèrent une attaque sur Krasnoborki, digne d’un exercice effectué dans un camp d’entraînement en temps de paix !
Le 24 février à 12 heures 45, l’attaque débute. À 14 heures, Krasnoborki était aux mains de cette poignée d’hommes du RJR254. Il n’y eut pas de préparation d’artillerie mais les mitrailleuses de Marquardt furent engagées avec un grand succès. Nombre de Russes furent tués, faits prisonniers, et le reste prit ses jambes à son cou et reflua sur la rive opposée du Bobr. Il fut tenté de traverser la zone marécageuse du Bobr, mais le pont ne faisant que 3 mètres de large était pris sous les feux de mitrailleuses placées sur l’autre rive. L’historique mentionne des pertes significatives, en grande partie causées par les tirs d’artillerie russe incessants sur Krasnoborki en provenance de la place forte de Grodno.
Cette attaque fut pour les I, III et MGK/RJR254 le premier affrontement direct de toute la campagne de Mazurie. Après ce succès, Krasnoborki fut organisé en nid de résistance. Mais une contre-attaque n’eu pas lieu et pendant la nuit du 24 au 25, les tirs d’artillerie russes faiblissent.
Au matin du 25, les restes du RJR254 marchèrent sur Sztabin, également entre-temps délaissé par les Russes. Cependant, la progression s’effectua parallèlement aux lignes russes situées de l’autre côté du Bobr et pendant toute sa durée, l’artillerie prit les soldats du RJR254 sous son feu, ce qui occasionna des nouvelles pertes. À Sztabin, le RJR254 fut de nouveau la cible d’un tir d’artillerie extrêmement nourri qui réduisit la ville en cendres. L’historique mentionne cependant que les pertes furent faibles, compte tenu des tirs destructeurs de l’adversaire.
Le 26 février, le II/RJR254, resté jusqu’alors en forêt d’Augustow, rejoignit les restes décimés du régiment sur les rives du Bobr. Le RJR254 fut alors relevé par le RJR262 dans la soirée du jour suivant. Du fait de leurs blessures, Opper et Marquardt rentrèrent en Allemagne et furent vraisemblablement dirigés dans des hôpitaux différents. Ils ne se revirent jamais ni ne retournèrent au RJR254.

Après 1915
Heinrich Opper se retrouva après sa guérison dans une unité malheureusement non identifiée dans laquelle il fut tué devant Lille le 21 (ou 22 ) août 1918. Il est enterré au cimetière de Lambersart.
A son hospitalisation, son casque en feutre, trop fragile pour les affres du front, fut vraisemblablement reversé à l’Ersatz-Bataillon de Darmstadt pour équiper les recrues du RJR254 lors de leur formation en garnison. Il fut vraisemblablement ramené en souvenir aux USA après la guerre par un soldat allié.
Le parcours d’Ernst Marquardt est bien mieux connu grâce aux archives personnelles parvenues jusqu’à nous, notamment son album photo. On y apprend que suite à sa blessure, Ernst Marquardt est dirigé vers le Reserve-Lazarett Lauenburg in Pommern.
À l’issue de sa convalescence, il ne rejoint pas le RIR 254, mais approfondit sa spécialité dans les MG, de nouveau au Maschinen Gewehr Lehr Kursus de Döberitz. Cette unité met sur pied le 1er juillet 1915 la Feld Maschinengewehr Zug Nr 302, que Marquardt intègre en tant qu’Unteroffizier et chef de pièce.
L’unité est affectée au LIR 81 et rejoint ce régiment à Lusse, dans les Vosges. Marquardt est ensuite sur le front de Lorraine en janvier 1916, où il est photo¬graphié à Morhange.
Cette unité autonome est finalement dissoute pour être répartie dans les trois MG-Kompanie du LIR 81. Ernst Marquardt intègre la LIR81/3 MGK. De février à octobre 1916, le LIR 81 combat à Verdun, secteur Ronvaux-Haudiomont. Bien qu’il n’y ait aucune mention dans la liste officielle des pertes, une photo avec un cachet du 15 novembre 1916 montre Ernst Marquardt à nouveau dans un Feldlazarett à Francfort-sur-le-Main. Il écrit au dos de cette carte envoyée à son père qu’il est rétabli et doit intégrer dans les jours suivants l’Ersatz-Bataillon du LIR 81. On y apprend également qu’il est passé Vizefeldwebel.
Appartenant à une unité de second rang, Marquardt ne perçoit son premier casque d’acier qu’en février 1917.
Puis une carte adressée par un camarade à Ernst Marquardt confirme qu’il fait à nouveau un séjour dans un Feldlazarett à Metz en août 1917.
Une mention dans la liste des pertes du 11 novembre 1918 indique enfin qu’Ernst Marquardt est porté disparu.
Il n’y a pas de mention ultérieure mais, à nouveau, les archives nous permettent de savoir qu’il a en réalité était fait prisonnier. Sa fiche de la Croix-Rouge indique qu’il a été pris le 27 septembre 1918 à Cambrai. Il a pu rapidement prévenir sa famille, puisqu’il envoie, le 17 octobre 1918, une Prisoners of War Postcard » indiquant qu’il a été fait prisonnier et est en bonne santé. On y apprend également dans ces deux documents qu’il avait encore changé d’unité, mais toujours dans les MG : il appartenait alors à la 3. Kompanie du Maschinengewehr-Scharfschützen-Abt. 20. Ces unités d’élite encaissent les chocs de la Bataille du Canal du Nord. L’attaque alliée au petit matin du 27 septembre a dû déborder Marquardt et son unité. Les Allemands avaient disposé des avant-postes armés de MG et il en faisait peut-être partie. Ce solide vétéran de cinq ans de conflit a dû comprendre que la situation était sans espoir et que la captivité devenait la seule issue possible.
Il est dirigé vers le camp de prisonniers d’Oswesry, au sud de Liverpool. Il y demeure un temps assez long puisqu’il a conservé le récépissé d’un colis datant du 28 avril 1919.

Il est libéré avant décembre 1919 et passe par le Durchlangslager (centre de démobilisation) de Limburg/Lahn. Il s’agit d’un ancien camp de prisonniers alliés réaménagé pour accueillir les très nombreux soldats revenant de captivité. Il se situe à 80 km de Dornheim, que Marquardt a quitté il y a plus de cinq ans. Les retrouvailles familiales ont dû avoir lieu peu après. Ernst a également dû y retrouver son casque En effet, engagé volontaire et destiné à devenir officier, il avait la possibilité de le conserver et a dû le laisser au domicile familial lors de l’une de ses permissions.
Ernst Marquardt reprend ses études, (sa fiche de la Croix Rouge l’indique toujours étudiant en septembre 1918).
Durant l’entre-deux-guerres, il se marie et a une fille. Il est à nouveau mobilisé durant la Seconde guerre mondiale comme Wachtmeister, dans une unité peu exposée du train des équipages, la 5. Fahr-Kol. 246.
Un contact a pu être établi avec une nièce d’Ernst Marquardt qui a indiqué que ce dernier a survécu au second conflit mondial et a ensuite travaillé chez Opel. Sa date de décès n’est malheureusement pas connue. Sa dernière adresse dans ses archives était à Rüsselsheim, dans la banlieue de Mayence, à 15 km des lieux de son enfance. C’est dans cette ville également qu’un collectionneur a acheté ce formidable ensemble dans les années 80 à la fille de Marquardt, probablement peu après le décès de son père.
On ne peut être que touché par le fait que cet homme ait précieusement conservé toute sa vie ces précieux souvenirs de « sa » guerre et que, par un heureux hasard, cette biographie d’un jeune engagé volontaire d’août 1914, ayant combattu jusqu’en 1918, puisse aujourd’hui être publiée.

Publié le

Texte

François Hoff, Philippe Quesnay

Photos

François Hoff, Philippe Quesnay

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