Partie 2 : Jean Dominique, parachutiste et commando. Politiques ou soldats, les meilleurs serviteurs de l’État sont rarement les plus plastiques. Il faut que les maîtres aient des âmes de maîtres et c’est un calcul bien mauvais que d’écarter de la puissance les caractères accusés sous prétexte qu’ils sont difficiles. Moyennant des commodités dans les rapports immédiats on risque de tout perdre quand les grands jours sont venus. Charles de Gaulle, Le fil de l’épée, 1932

Le général Dominique fut un chef de guerre exceptionnel, jeune officier à la tête du commando Guillaume en Algérie il sut démontrer son courage physique et son sens tactique. Devenu officier supérieur, il réitérera en dirigeant l’état-major franco-tchadien dans les opérations de 1969-1970. Dur pour lui-même il l’était aussi pour les autres, cachant de réels sentiments d’estime qu’il n’a pas toujours su ou voulu montrer. Dominique, c’est Rivière de Vol de nuit de Saint-Exupéry, admirable figure de chef qui disait : « Ces hommes sont heureux, parce qu’ils aiment ce qu’ils font et ils l’aiment parce que je suis dur ». En quittant le commando, il écrivait : « les résultats obtenus l’ont été grâce à l’action de tous. On peut concevoir la guerre, monter ses opérations de toutes les façons. On aboutit toujours à la minute de vérité, celle où le voltigeur est sur le bord de la piste seul avec son moral, son arme et son ennemi. Et en définitive, c’est lui qui gagne ou qui perd. Je ne pense pas avoir jamais jeté beaucoup de fleurs à mes cadres ou à mes hommes et parfois ils ont pu me trouver injuste. Les sorties ont semblé dures, il a fallu lutter contre la fatigue, le froid ou la chaleur, la peur parfois, si je vous ai forcés, si j’ai refusé tout laisser-aller c’est à cause de la tenue et du nom que vous portez, c’est parce qu’on n’est pas parachutiste à l’économie mais je me plais à souligner que chaque fois qu’il a fallu mettre le paquet vous avez répondu au-delà de mes espérances ». Voici son histoire.
Jean Dominique est né à Rennes le 29 juin 1929. En 1950, il entre à Saint-Cyr, promotion « Extrême-Orient ». En 1953, il choisit l’infanterie coloniale et le 24e RIC à Carcassonne avant de rejoindre de 1954 à 1955, le 1er BPC en Extrême-Orient comme chef de section sous les ordres du capitaine de Lucy de Fossarieu. En 1955, il rentre en Algérie ou son bataillon sert à former le 2e RPC, puis en juin 1956, il rejoint à Bayonne la brigade des parachutistes coloniaux. En septembre 1957, il est affecté au commando Guillaume car le colonel Château-Jobert qui commande la brigade voit d’un mauvais oeil qu’une unité des parachutistes coloniaux se trouve sous le seul commandement d’un marin.
Dominique a réfléchi aux pratiques qu’il pourrait mettre en oeuvre au commando et n’a pu qu’être influencé par les idées de Lucy de Fossarieu, cet officier a la très forte personnalité, qui en 1955 dresse un constat préoccupant de la situation et écrit dans le bulletin de la brigade, Allô ancre, ici dragon : « Allons nous recommencer à traîner à la queue leu leu nos lourdes colonnes aveugles et bruyantes avec l’invraisemblable prétention de surprendre le fellagha et avec hélas comme résultat certain de se mettre à dos les mechtas inévitablement malmenées » et dans diverses lettres à ses parents : « Si les 9 années de notre guerre d’Indochine ne nous ont pas appris ce qu’il faut faire pour que nos actions de contre-guérilla soit efficaces c’est que nous sommes définitivement et irrémédiablement obtus (…) C’est au sommet de la hiérarchie que se situe le mal. C’est là que devrait s’organiser une stratégie nouvelle, condamnant les ratissages imbéciles au profit d’incursions profondes et durables en zone rebelle. Les savants “ratissages” et les habiles “bouclages” sont sauf dans certains cas précis de vastes foutaises ».
Dominique est d’abord adjoint au lieutenant de vaisseau Guillaume, excellent patron, au côté chef de bande, assez peu attaché au formalisme militaire de l’armée de terre. Homme de consensus, ce dernier a formé équipe avec le lieutenant, qui était en partie son contraire. Dans quelques mois, il n’aura pas la partie facile pour imprimer sa marque personnelle, empreinte d’une rigueur toute militaire, auprès de « la bande à Guillaume ».

Hélico ou autobus ?
À partir de mars 1958, sous son autorité ferme et sans concessions, le commando va se lancer à la poursuite d’un ennemi qu’il va combattre et dominer avec ses propres armes, l’endurance, la ruse, la surprise et l’audace. Dur avec ses hommes, le jeune lieutenant ne ménage pas non plus ses supérieurs. Dans un rapport sans concessions rédigé en décembre 1958, il reproche à la brigade à Bayonne « d’engager n’importe qui » et fait remarquer que « La bonne volonté, la volonté de combattre, la conscience professionnelle des appelés est supérieure à celle des engagés (…) Le commando est un volontaire qui reçoit la même solde que ses camarades des services, 25 jours sur 30 il est en opérations et n’a d’autres satisfactions que celles d’une arme récupérée, d’un accrochage réussi, du travail accompli pour une cause dont il a compris l’importance. Il a donc sa place, les autres, il faut les éliminer. Les parachutistes n’ont rien à gagner à augmenter les effectifs si c’est au détriment de la qualité ».

Des nerfs solides
Il définit les caractéristiques du commando. « L’objectif est d’avoir des hommes entraînés, en parfaite condition physique. Comme les fells, l’homme du commando est un marcheur confirmé et adroit, capable d’exécuter plu-sieurs marches de nuit consécutives, tout en restant camouflé la journée dans une cache qu’il aura aménagé avant le terme de son déplacement. Il doit acquérir une rusticité égale à celle de ses adversaires, résistant à la fatigue, au sommeil, à la faim, à la soif, aux intempéries. Le tir instinctif et le corps à corps ne doivent plus avoir de secret.
Il doit surtout avoir des nerfs solides car il se bat souvent seul, dans un combat de rencontre, dans une végétation qui ne permet pas de voir au de la de quatre ou cinq mètres ou se sont souvent 2 ou 3 éclaireurs, 2 ou 3 guetteurs qui buttent sur l’homme de tête du stick de jour.
Les sticks doivent être capables de se scinder en petites équipes de 3 hommes et s’installer à plusieurs centaines de mètres les unes des autres, tendant ainsi une large toile d’araignée où vont venir buter les éclaireurs, guetteurs ou autres ravitailleurs. Les accrochages sont brefs, il s’agit de combat de rencontre où le tir doit être instantané, déclenché par réflexe. Les sentiers empruntés par les fellaghas sont étroits et sinueux, il faut pour voir et user de ses armes être posté à quelques mètres du passage, rester en position sans bouger pendant de longues heures sous peine d’être détecté par les choufs dont regorge la montagne et avoir un jugement sur pour en un éclair différencier le fell que l’on va abattre de l’humble paysan qui se rend au marché avec son bourricot. Cela nécessite un esprit de décision qui ne vient qu’aux soldats particulièrement bien instruits, bien entraînés. Le simple parachutiste va avoir quelques secondes pour réagir et aligner le fellagha qui se présente à une dizaine de mètres. Le tireur le plus rapide est celui qui gagne. Il doit enfin, constituer une équipe soudée ou l’on a confiance les uns envers les autres ».
Fort de ces principes, le commando par¬court la ZOA de Molière à Montenotte en passant par Paul Robert, Bou Caïd, Cherchell, Fontaine du génie, etc. Le 9 octobre 1957 dans le Dahra à 16 h 00, Pierre Guillaume et Dominique avec 30 parachutistes effectuent 6 héliportages en 1 h 30, directement sur les rebelles, repositionnant leurs équipes dans une série de sauts de puce rapides pour enfermer les fells dans une nasse. La surprise est totale. Un appareil reçoit 8 impacts. 12 rebelles sont tués, un prisonnier et 8 armes récupérés. Le décrochage se fait de nuit sous le feu des fells revenus en force. Quelques jours après, l’état-major du secteur sort une note qui assimile l’hélicoptère à l’autobus (Dixit Dominique) et qui en interdit l’emploi directement dans les assauts. « C’en est fini de la surprise et du combat des unités légères. Sans doute avons-nous eu le tort de confondre H34 et char d’assaut ».
Le 17 décembre, les rebelles sont surpris à l’aube, Dominique donne l’assaut avec 5 hommes. Il écrit : « une troupe ardente et bien entraînée se soucie peu du nombre, 5 PM décidés font plus que 50 fusils qui se terrent ». Il est cité à l’ordre de l’armée.
Le 17 février 1958, le commando est allé au tir le matin. À 12 h 00 il est placé en alerte. À 13 h 30, 46 parachutistes embarquent dans les sikos. Après un bref posé à Orléansville pour un briefing, les hommes sont héliportés à 15 h 30 dans le djebel. À 17 h 30 le commando s’est installé. Dominique et 3 hommes du stick de commandement se mettent en mouvement. Moins de dix minutes après ils « lèvent » les rebelles. Le C/C Horenstein ouvre le feu avec son FM. Il est blessé ainsi que le caporal Poiret, appelé de la classe 56/1B, qui témoigne : « Je me lève pour aller récupérer une arme. Un gars que je n’ai pas vu fait feu. J’ai l’impression de recevoir un coup de tisonnier sur le côté à hauteur de la poitrine. Je vole, plus de PM, plus de chapeau tout est projeté à deux ou trois mètres. Deux balles ont frappé les côtes, une balle dans le chapeau, une balle dans la musette. Dominique me dit : “relève-toi et surveille devant toi, sinon on va tous y passer”. Je ne voyais plus Theisem et je m’aperçois qu’il est derrière moi, mort, une balle dans la poitrine. Dominique pensait qu’on allait y passer car nous n’étions plus que deux et les fells allaient se replier par l’oued ».
Une équipe du 1er stick descend à leur secours. Le 3e fait mouvement vers les lieux du combat. À 18 h 30, le 2e rejoint Dominique, les rebelles sont alors encerclés. 1er et 3e sticks sur la ligne de crête, Dominique et le 2e stick dans l’oued. Les combattants sont très proches et l’aviation ne peut intervenir. Malgré un Nord 2501 qui largue des lucioles de 21 h à 22 h 30, le commando doit renoncer et se regrouper. La fouille est reprise à 08h. 8 cadavres de rebelles sont retrouvés et 4 armes récupérées. Le lieutenant Dominique reçoit sa deuxième citation à l’ordre de l’armée.

De jour comme de nuit
Le 3 juin 1958, dans la région de Gouraya, le 3e stick du S/C Delmas monte seul à l’assaut. Avec les sergents Mattei, Leguevel et 15 parachutistes ils anéantissent une bande de fellaghas qui laisse sur le terrain 26 tués, 3 FM et 16 armes de guerre au prix de huit blessés. Delmas y gagnera la légion d’honneur, les deux sergents une citation à l’ordre de l’armée. Les exploits individuels ne se comptent plus, comme celui du sergent Mattei, véritable héros de ce combat, ou du parachutiste Christoff qui y gagnera sa première citation, Dominique est cité à l’ordre du corps d’armée.
Les opérations se succèdent, à un rythme effréné. En septembre 1958, un mois ordinaire, Dominique et ses hommes participent à 9 opérations totalisant 23 jours de terrain. La plus longue est de 4 jours et 4 nuits, les plus courtes d’une journée et une nuit. Dans certains cas, on rentre le soir pour repartir dans la nuit et le repos au quartier n’excède jamais deux jours. Ce qui en dit long sur la résistance de ses parachutistes, car aux longues infiltrations souvent nocturnes, il faut ajouter les heures de veille sans sommeil et le stress du combat. Pour cette année, 135 fellaghas ont été mis hors de combat et 74 armes récupérées tandis que le commando enregistre la perte de 6 tués et 20 blessés. Blessé le 20 septembre 1958, Dominique est nommé capitaine, à titre exceptionnel, le 1er février 1959. Il est fait Chevalier de la Légion d’Honneur et reçoit une quatrième citation en mars de la même année.

Le 27 avril 1959, à l’occasion d’un accro¬chage dans la région de l’oued Megrouna, où le commando doit faire face à une Katiba et un commando zonal, Amarante 1 et 3 sont à un moment dans une situation difficile. Le parachutiste Christoff est grièvement blessé et son équipe est submergée. Isolé, il conti¬nue de donner par radio des comptes-rendus sur l’évolution de la situation des rebelles et encourage ses camarades à tenir. Il est dégagé au bout de deux heures. Fait rare pour un appelé du contingent, il recevra la médaille militaire et une citation à l’ordre de l’armée, que Dominique lui remettra à l’hôpital.
Le 5 juillet 1959, Dominique et le commando connaissent leur dernier gros accrochage, dans le djebel Gouraya. Une manœuvre hardie menée par le lieutenant Hamel débusque les fells. Regroupant les équipes feu avec leurs AA52, il envoie le 3e stick couper la route aux rebelles et le 1er stick les attaquer de flanc. Dominique, qui a saisi la manœuvre, boucle la nasse avec le 2 et la commandement. Un combat, pour certains au corps à corps, s’engage. On se fusille à bout-portant dans les buissons. À 13 h 30 tout est terminé, 18 HLL ont été tués, 21 armes dont 2 FM sont récupérés. Il n’y a pas un blessé au com-mando. En 1959, 122 fellaghas sont mis hors de combat et 77 armes récupérées pour 7 tués et 10 blessés.

Le Tchad
Ayant terminé son temps de commandement, Dominique retourne à Bayonne ou il prend la direction des pelotons d’élèves gradés jusqu’à son départ au Tchad en 1961 où il commande la 15e CSPIMa.
En 1962, il prend le commandement de la CAPIMa à Brazzaville et se distingue à nouveau en 1964, à l’occasion du coup d’état au Gabon. En coopération avec la compagnie Hubert du 7e RPIMa venue de Dakar, il contraint les mutins à la reddition, rétablit l’ordre et délivre le président Léon M’ba. Il est une nouvelle fois cité.
En 1965, nommé chef de bataillon, il passe trois années comme instructeur à Coëtquidan avant de rejoindre le 8e RPIMa comme patron du groupement d’instruction. En 1969, appelé par le général Cortadellas qui connaît son expertise en matière de contre-guérilla, il part au Tchad pour commander l’état-major opérationnel franco-tchadien qui vient d’être créé. Il obtient des résultats remarquables. Son coup de main héliporté sur les dépôts de la rébellion à Goubone en 1970 est resté célèbre dans les annales de la « Colo ».
Le 21 octobre 1970, le commandant Dominique déclenche l’opération Picardie II qui a pour objectif de libérer les postes tchadiens de Mourso et Gabroa, tenus par les rebelles à la sortie ouest de Zouar. Elle débute par un posé d’assaut de la CAE du 2e REP à Zouar. Dès le 22 à l’aube les combats s’engagent contre les Toubous, qui tiennent tête aux marsouins parachutistes et aux légionnaires. Le 3e commando de la CPIMa du Lt Bouvinet arrivé en renfort réussit à s’emparer de la position de Mourso le 23 matin. Les AD4 et l’escadron blindé du 6e RIAOM appuient toute la journée, 2 légionnaires sont tués et 5 blessés. Les rebelles perdent 40 hommes, 2 mitrailleuses, 2 FM et 19 armes. L’opération aura duré 6 jours dans des conditions extrêmement dures. Un prisonnier capturé le 25 par les goumiers de Zouar indique que la base des rebelles se trouve à Goubone, à environ 70 km. Malgré des moyens comptés et le risque de se retrouver isolé, Dominique décide en concertation avec les aviateurs de tenter le coup. Le 27 à l’aube il emmène 48 hommes, parachutistes et légionnaires, avec trois H34 en deux rotations. La première vague de 24, qui accroche dès le posé, devra rester seule pendant au moins une heure. Armes et ravitaillement sont découverts dans les grottes après des combats sporadiques favorisés par la surprise. À 16h, il faut décrocher car les rebelles commencent à se ressaisir. Suite à la panne d’une machine, il faudra rentrer en trois rotations. Les derniers devront attendre deux heures et demie, perdus sur cette table de pierre. Les rebelles approchent. Un bruit dans le lointain, le commandant Dominique embarque le dernier à 18 h 15 au nez et à la barbe des rebelles. Il écrira : « c’est mon dernier combat de chef de section ».
Deux fois cité et nommé lieutenant-colonel, il rentre en France en 1971 et prend les fonctions de chef d’état-major de la 16e brigade blindée. En 1973, il prend le commandement du 8e RPIMa puis en 1975, il devient chef d’état-major en Nouvelle-Calédonie, stagiaire au CHEM de 1977 à 1979, il est chef d’état-major de la 3e RM de Rennes de 1979 à 1981. Nommé général en 1981, il est affecté à l’ETAP, maison-mère des parachutistes. En 1983, il quitte définitivement les parachutistes pour devenir successivement général adjoint au commandant de la 4e RM à Bordeaux puis commandant de la 62e DMT en Alsace. Il est promu général de division en 1987 et prend le commandement des forces de la Réunion où il termine sa brillante carrière en 1989 après quarante années de service. Titulaire de huit citations, dont six à l’ordre de l’armée, le général Dominique était Commandeur de la Légion d’Honneur. Il est décédé le 22 novembre 1998.

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Texte

Didier Philippi

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