Cet article est un hommage à un marin britannique, le Petty Officer John E. Rennie, détaché auprès de la Royal Canadian Navy (RCN) et disparu à bord du destroyer Athabaskan en avril 1944 au large de la Bretagne.

Le HMCS Athabaskan (indicatif G07) est un destroyer de classe Tribal appartenant ainsi que son sister-ship HMCS Haida à la 10e flotille de destroyers canadienne, basée à Plymouth. Il est torpillé dans la nuit du 28 au 29 avril 1944 au large du phare de l’île Vierge (Sud Iroise), au terme d’un combat épique avec les torpilleurs allemands T.24 (Kapitänleutnant Wilhelm Meentzen) et T.27 (Klt. Gotzmann) de la 4e Torpedobootflottille. Cette action se déroula dans le cadre de l’opération Tunnel, nom de code regroupant les actions de patrouille alliées au large des côtes françaises, au cours desquelles l’Athabaskan participa à la destruction du T.29 (destroyer de classe Elbing) au large d’Ouessant, la nuit précédant sa propre perte.
Sur les 261 officiers et marins constituant l’équipage du navire canadien, seuls 133 furent tirés des flots, certains par ceux la même qui les avaient coulés.
Premier bâtiment allié à avoir survécu à l’impact d’une bombe planante Henschel 293A lors d’une attaque de Do 217 du KG 100 le 27 août 1943 dans le golfe de Gascogne, l’Athabaskan détient aussi le triste record d’être le plus gros bâtiment de guerre canadien coulé durant la deuxième guerre mondiale.
Son commandant, le Lieutenant Commander John H. Stubbs, Homme d’Honneur et de Devoir, refusa d’être évacué dans sa vedette avant ses hommes et ne survécut pas à la perte de son navire.

Son corps ainsi que celui de nombreux marins de l’équipage fut drossé à la côte par le courant de montante et relevé au matin sur la plage de Menfig (commune de Plouescat, dans le Finistère) par des goémoniers réquisitionnés par les autorités allemandes. Les dépouilles de ces malheureux furent entassées sur des charrettes à goémon tirées par des chevaux et conduites à Plouescat où elles furent fouillées avant d’être enterrées dans une tombe collective du carré militaire avec les honneurs militaires.
Stubbs repose aujourd’hui ainsi que 59 marins de son équipage au cimetière de Plouescat.
La Kriegsmarine perdit cette nuit-là le T.27 qui, gravement endommagé par les tirs canadiens, alla s’échouer en feu sur les rochers de Kerlouan.
L’attitude chevaleresque des marins allemands et tout particulièrement celle du Klt. Meentzen est à souligner. Contrairement aux ordres donnés par l’Amiral Dönitz (Ordre « Triton Null » : interdiction de porter secours aux équipages ennemis tombés à la mer), il demande l’assistance de la flottille de dragueurs de mines la plus proche et fait demi-tour à ses risques et périls pour aller récupérer d’éventuels naufragés. Une fois à bord, ils seront traités avec respect et humanité, sans rancune (distribution de vêtements chauds, nourris copieusement et rincés abondamment aux alcools du bord), montrant que la fraternité entre marins n’est pas un vain mot… Le plus grand nombre fut recueilli par les trois dragueurs de mines arrivés sur zone après le départ du HMCS Haida.
Wilhelm Meentzen reçut la Croix de Chevalier de la Croix de Fer suite à cette action et finit comme amiral après-guerre dans la Bundesmarine. J’eus la chance de le rencontrer et de l’inviter chez moi, où il put avec émotion revoir le théâtre de cette tragique nuit. Un homme de coeur sinon de conviction prêt à mettre sa vie au bout de ses idées. L’Honneur n’a décidément pas de drapeau.

La nuit du 28 avril 1944
Durant l’été 1980, j’eus l’opportunité de discuter avec M. René Montfort, Plouescatais qui assista au drame depuis la côte. Ses souvenirs précis malgré son grand âge montrent à quel point il fut marqué par l’évènement. Cette nuit-là, il fut réveillé par les échos lointains d’une canonnade venant du nord-ouest ; il ne pouvait s’agir cette fois d’un nouveau raid de bombardement sur Brest, situé au sud-ouest, côté terre. Il ouvrit la fenêtre de sa chambre au deuxième étage… Dehors, la nuit était noire et glacée comme il y en a tant en Iroise en ce début de printemps. Tout semblait normal, si ce n’était ce grondement sourd venant du large… Et soudain, des lueurs furtives là-bas, très loin derrière Kerlouan.
L’engagement fut bref et brutal, les éclairs vus par René correspondant aux départs de coups dans le duel à mort qui se déroulait au large.
Au matin, se rendant à son travail, René eut le malheur de croiser une voiture allemande et fut immédiatement réquisitionné pour aller récupérer les corps rejetés par la mer, avec quelques paysans et goémoniers.
Sur la plage de Menfig, la mer huileuse vomissait des corps noirs de mazout, qui gisaient çà et là dans les mares, mêlés aux débris divers provenant du naufrage…
Au loin, dans les rochers, un jeune marin canadien accroché à des espars luttait contre la noyade en appelant au secours. Deux goémoniers se jetèrent à l’eau pour aller le secourir mais furent stoppés par les gardes allemands. Tous furent contraints d’assister à la longue agonie du jeune homme sous les ricanements des boches (terme employé par René Montfort avec beaucoup de ressentiment).
René dut aider à ramasser les cadavres et les empiler dans une charrette, travail peu ragoûtant quand on connaît l’état d’un corps ayant séjourné quelques heures dans l’eau de mer… Il en profita pour discrètement retirer le livret militaire et quelques photos personnelles d’un des jeunes marins des poches de son duffle-coat, dans l’intention de le transmettre dès que possible aux autorités canadiennes, ce qui fut fait à la Libération.

Épilogue
L’épilogue de cette histoire se déroule trois ans plus tard. Durant l’été 1948, quelqu’un vint sonner à la porte de René. Il s’agissait d’un homme robuste, souriant, s’exprimant dans un français dont l’accent trahissait l’origine canadienne. L’homme indiqua qu’il faisait partie des rescapés de l’Athabaskan et que l’ambassade de Canada lui avait communiqué l’adresse de René. Il le remercia pour avoir récupéré ses papiers et surtout des photos personnelles auxquelles il tenait tant. Ébahi, René indiqua qu’il les avait retirés lui-même de la poche de leur propriétaire trouvé mort dans un trou d’eau et que ce ne pouvait donc pas être son visiteur. Celui-ci expliqua qu’au moment du naufrage, quand retentit le signal Abandon Ship, chacun prît les premiers vêtements chauds qu’il avait à portée de main et que son duffle-coat avait certainement été endossé par un camarade du bord.
Cet homme, connu seul de Dieu (Known unto God) mais dont le visage juvénile resta à jamais gravé dans la mémoire de René repose dorénavant pour l’éternité en terre bretonne.
Le Petty Officer (second-maître) Rennie (matricule 3075), dont nous honorons ici la mémoire, se retrouva sur le pont de l’Athabaskan le 29 avril 1944 vers 4 h 15 du matin.
Tombé à la hâte de sa bannette après avoir enfilé par-dessus son pyjama les vêtements chauds trouvés dans sa course vers les ponts supérieurs, et après avoir noué fiévreusement les rubans de sa ceinture de sauvetage au creux des reins, Rennie n’eut même pas le temps de porter à sa bouche la valve de gonflage… Il fut tué lors de l’explosion de la soute à munitions à 4 h 27. Son corps, projeté à la mer, ne fut jamais retrouvé.
Les thermos, le sifflet de maître d’équipage et la casquette présentés ici proviennent réellement de l’HMCS Athabaskan. Les deux premiers ont été trouvés dans une chaloupe drossée à la côte quelques jours après le naufrage. Le sifflet se trouvait dans les poches du caban d’un des corps relevé dans les mares sur la plage de Saint-Eden.
Ces événements tragiques se sont déroulés il y a 76 ans sous les fenêtres de ma maison familiale en Bretagne. Le récit du combat et du repêchage des corps qui s’en suivi a bercé mon enfance.

« De peur que nous oubliions, De peur que nous oubliions… (Rudyard Kipling).

Le HMCS Athabaskan
Mis en service le 3 février 1943, le destroyer Athabaskan commence ses missions en croisant dans le passage entre l’Islande et les îles Feroe pour intercepter les briseurs de blocus. Par la suite, il assure des patrouilles anti-sous-marines. Le 27 août, il est touché par une bombe planante au large de l’Espagne mais parvient à rallier l’Angleterre. Depuis l’Écosse, en décembre 1943, il escorte des convois vers la Russie. Le 26 avril 1944, il participe à la destruction du torpilleur allemand T29. Trois jours plus tard, une torpille du T24 le coule au large de la Bretagne. Son capitaine et 127 hommes ont été perdus, 85 ont été faits prisonniers, 42 ont été sauvés par le Haida, et les 6 autres ont réussi à atteindre l’Angleterre à bord d’une petite embarcation.
Un second Athabaskan, également de la classe Tribal (219) entre en service en janvier 1948.
Ces navires sont baptisés en l’honneur des Athabaskans, un vaste ensemble de peuples amérindiens répartis en deux groupes principaux situés au sud-ouest et au nord-ouest de l’Amérique du Nord.

Publié le

Texte

Franck Bachmann

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