Tout le monde connaît le colonel Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence d’Arabie, soit au travers des nombreuses biographies qui lui ont été consacrées, soit grâce au célèbre film de David Lean sorti en 1962. Peu savent pourtant que durant la révolte arabe il eut pour compagnon de combat un officier français, le capitaine Rosario Pisani. Voici son histoire.

Rosario Pisani est né à La Calle en Algérie en 1880. Son père Luigi, né à Casamicciola près de Naples en Italie en 1845, est naturalisé français en 1875, il est gardien de phare. Sa mère se nomme Francesca Secreto, de parents eux-aussi napolitains mais en Algérie depuis le second empire. Il est donc un enfant de cette immigration italienne constituant une partie du peuplement de la nouvelle province française d’Algérie, qui dès 1831 contribua à la remise en valeur de la petite cité de La Calle, proche de la frontière tunisienne,
Nanti de son certificat d’études, Rosario Pisani est incorporé au 3e bataillon d’artillerie à pied en novembre 1900. Les recrues d’Algérie proches de la frontière vont accomplir leur service militaire dans le protectorat tunisien. Brigadier en 1902 et maréchal des logis fourrier en 1903, il signe un engagement de deux ans le 1er novembre 1904 et reste en Tunisie jusqu’en août 1907, avant d’être affecté à Philippeville. Maréchal des logis, parlant parfaitement l’arabe comme de nombreux pieds-noirs, il est mis à la disposition du département des Affaires étrangères pour la police marocaine des ports le 31 août 1907.

Les tabors de Police
Depuis qu’elle s’est installée en l’Algérie, la France à des visées sur le Maroc. Elle se préoccupe de la sécurité de sa frontière, dans ce que l’on appelle à l’époque les confins algéro-marocains. En 1906 se réunit à Algésiras une conférence de douze pays européens avec un représentant du sultan, afin d’envisager « l’avenir » du Maroc. À l’issue des négociations, la France et l’Espagne obtiennent des droits particuliers et se voient confier, entre autres, la police des ports. Sont alors créés les Tabors de police des ports marocains, encadrés par des Français et des Espagnols et commandés par un inspecteur général suisse, le colonel Muller. Ces unités, 4 tabors espagnols et 6 tabors français, dépendent de l’autorité du Sultan et sont réparties dans les huit ports commerciaux du Maroc. Chaque tabor comprend de 250 à 300 hommes, fantassins, cavaliers et artilleurs. Le chef de la partie française est le commandant Bremond, dont nous reparlerons tout au long de notre récit. Commencent alors pour le maréchal des logis Pisani 14 années d’aventures au Maroc et au Moyen-Orient.

La mission militaire
Au Maroc, un sentiment anti-français se développe depuis la signature du traité de 1906, et se traduit en 1907 par l’assassinat à Casablanca de 9 ouvriers européens et du docteur Mauchamps à Marrakech. En représailles, la France occupe Oujda et la région de la Chaouia. Durant l’année 1908, Pisani est cité deux fois, en mai, à la demande du colonel Muller pour les remarquables travaux d’instructeur au Tabor n° 7 de la police marocaine de Rabat ; et en juin pour avoir, avec un camarade, sauvé deux marocains de la noyade. Il reçoit à ce titre une médaille de sauvetage. Le 1er janvier 1909, il quitte la police marocaine des ports pour rejoindre la Mission militaire du Maroc, en place depuis 1877. Elle est alors commandée par le chef de bataillon Emile Mangin, avec pour adjoint le commandant Bremond. Elle est chargée de réorganiser l’armée chérifienne du sultan Moulay Hafid installé à Fez et participe activement aux opérations contre les tribus hostiles au maghzen. En 1909, Rosario Pisani reçoit trois citations et la médaille militaire. Notamment en janvier lors de la colonne de la Mehalla chérifienne contre les Ait Youssi, où il fait preuve d’un courage hors-pair, mettant en batterie une pièce d’artillerie à moins de 200 m d’une casbah d’où part un feu nourri. La culasse s’étant coincée, il tente de la réparer sous le feu et n’ayant pu y parvenir fait évacuer la pièce avant de se retirer ; et en avril à Ain Deniser alors qu’encerclé et n’ayant plus que 5 hommes, il met sa pièce hors d’usage et s’ouvre un passage à la baïonnette parmi les assaillants.
Si l’année 1910 semble avoir été plus calme, 1911 est particulièrement agité. Les tribus de la région de Fez sont en rébellion contre le sultan Moulay Hafid. Les Chérardas refusent de payer un impôt dont ils sont pourtant exempts. En février, le sultan décide d’envoyer le méhalla chérifienne accompagnée par la mission militaire marcher contre les tribus. Durant ces combats où les chérardas sont rapidement vaincus l’adjudant Pisani est cité pour sa brillante conduite. La méhalla qui s’est installée au nord-ouest de Fez va se trouver coupée de la ville par un fort parti rebelle. La situation des Européens s’aggrave. Le 4 mai, Fez est attaquée par 10 000 rebelles et le consul de France M. Gaillard envoie une série de télégrammes alarmistes. De son côté, le sultan demande le secours de la France qui saisit l’occasion pour pénétrer au cœur du Maroc. 8 000 hommes sous les ordres du général Moinier forment trois colonnes avec les colonels Brulard et Gouraud et le général Dalbiez. Le 21 mai, la ville est délivrée est l’adjudant Pisani est cité pour les combats entre le 12 et le 21 mai, en particulier pour les renseignements qu’il a pu recueillir. Il est devenu un des héros du siège, et ses actes de bravoure qui lui valent, aux yeux des Marocains, une réputation de courage et d’intrépidité, qui lui sauvera la vie un an plus tard.

L’année 1912 sera encore une année difficile. La signature du traité du protectorat par le sultan Moulay Hafid le 30 mars crée un climat de tension dans la région de Fez. Un incident mineur à propos du port du sac (jugé à l’époque par les marocains indignes d’un guerrier) ainsi que la création d’un ordinaire avec retenue sur la solde, met le feu aux poudres chez les tabors à l’instruction.
L’insurrection brutale et violente – que personnes n’a vu venir – se déclenche le 17 avril. L’adjudant Pisani est averti par ses soldats alors que les officiers instructeurs, deux capitaines et trois lieutenants, viennent d’être massacrés. « Toi, nous ne pouvons te tuer. Sauve-toi ! » ; « Oui, répond Pisani, mais à condition que j’emmène avec moi les quatre sous-officiers qui restent et que j’emporte les canons ». Comme les askris refusent, Pisani négocie jusqu’à 3 heures et peut partir avec ses camarades, emportant les percuteurs des canons.
Dès son arrivée au quartier-général, il part immédiatement, avec quelques fidèles qui l’avaient suivi, pour renforcer la garde d’une des portes de la ville. Le colonel Brulard va le citer dans les termes suivants :
« Averti par ses artilleurs chérifiens qu’une révolte venait d’éclater dans les troupes, à Fez-Djedid, s’est rendu sous leur protection à la caserne d’artillerie, avec trois sous-officiers français ; il a, par son ascendant personnel, maintenu ses hommes dans le devoir et tenu tête aux rebelles, il a, dans la nuit du 17 au 18, ramené ses camarades sains et saufs dans les lignes françaises et prit une part énergique aux opérations des 18, 19 et 20 avril ; il a de remarquables états de service. Fera un excellent officier. » Pisani est nommé sous-lieutenant par décret le 13 mai 1912.
Après la révolte de Fez, l’armée chérifienne est dissoute et les troupes deviennent Unités auxiliaires marocaines puis, le 1er janvier 1913, Troupe auxiliaire marocaine et les tabors reconstitués avec des éléments sûrs, vont accompagner les colonnes françaises dans leur mission de pacification. Placé hors cadre pour l’encadrement de l’armée chérifienne, Rosario Pisani fait partie en 1913 de la colonne mobile commandée par le colonel Henrys, chargée d’étendre la zone d’influence chez les Beni-M’Tir et les Beni M’Guild au sud de Meknès. Les combats sont violents comme dans les nuits des 18 et 20 mars, à El-Hajeb où la colonne subit plusieurs attaques et où des hommes sont égorgés au couteau jusque dans leurs tentes.
Pisani par deux fois va sans escorte assister aux assemblées des chefs dissidents, engageant avec eux des pourparlers pour faciliter leur soumission. Il sera cité pour ces faits et recevra la légion d’honneur en octobre. Lieutenant en mai 1914, il fait partie à la déclaration de guerre de ceux qui resteront avec le général Lyautey qui, selon son expression décide « de vider la langouste mais garder la carapace », c’est-à-dire d’envoyer sur le front de France le maximum de troupes et « contre vents et marées » de garder le Maroc à la France avec une poignée de soldats. Pisani ne sera pas inactif car il reçoit pendant cette période la croix de guerre avec une citation. Le 12 juin 1917, il est désigné pour rejoindre la mission militaire française au Hedjaz.

Face aux Turcs
En 1914, la Turquie est entrée dans la guerre comme allié de l’Allemagne, et de ce fait menace la route des Indes à hauteur de l’Egypte et du canal de Suez. Un jeune anglais de 26 ans, archéologue idéaliste, devenu officier de renseignement au bureau arabe du Caire, le lieutenant TE Lawrence, est envoyé en Arabie saoudite dans le Hedjaz, alors possession de « la sublime porte » pour soutenir le Cherif de La Mecque Hussein qui en juin 1916 a appelé à la révolte contre les Turcs. L’idée de l’état-major britannique est avec cette guérilla de retenir des divisions turques qui ainsi n’iront pas combattre en Mésopotamie ou dans la zone du canal. Celle de Lawrence va rapidement dépasser ces considérations purement militaires pour vouloir offrir à Fayçal un royaume arabe.
La France de son côté souhaite affirmer sa présence dans cette région et après avoir négocié secrètement avec l’Angleterre les accords Sykes-Picot, elle décide en août 1916, l’envoi d’une mission politique et militaire sous les ordres du lieutenant-colonel Bremond avec pour adjoint le commandant Chérif Cadi, polytechnicien d’origine algérienne et un des rares officiers supérieurs musulmans de l’armée française. Brémond connaît parfaitement les qualités du lieutenant Pisani qu’il a eu plus de 7 ans sous ses ordres, c’est donc certainement par son entremise qu’il est détaché au Hedjaz.
Militaire de carrière de 49 ans, vieux soldat de l’armée d’Afrique, arabisant distingué et bon connaisseur du monde musulman, tout va opposer Bremond, représentant de la France, au jeune Lawrence. « Lawrence voulait être seul face à la révolte arabe pour pouvoir la façonner et l’animer à sa guise en ne tolérant ni Maître ni rival » (1).
« Bou-Guineh » (l’homme aux pièces d’or, comme le surnommaient les bédouins), affichait une totale confiance dans les tribus. Bremond, de son côté, faisant plutôt sien un proverbe arabe disant « celui qui compte sur l’appui des bédouins ressemble à un homme qui voudrait bâtir sa maison sur l’eau » (2).
Au Hedjaz, les premières opérations de l’été 1916 ont été des échecs. Peu disciplinées, mal organisées, mal équipées, les troupes commandées par les quatre fils de Hussein (Fayçal, Abdallah, Ali et Zeid) ne sont pas de taille pour affronter les troupes régulières turques. Et le capitaine Lawrence a de grandes idées mais ne possède aucune expérience militaire, ni même de formation. Avec l’aide de conseillers et de troupes britanniques, les Bédouins parviennent cependant à s’emparer des ports de Yanbo et Rabeigh puis de la ville d’El Taif, mais il faut aller plus loin.
Pour contrecarrer la puissance turque et contribuer au retrait de ses troupes d’Arabie, Lawrence décide d’user d’une tactique de harcèlement et de coups de main et de diriger les actions de la révolte vers la voie ferrée du Hedjaz, en faisant le fil directeur de l’avancée vers le nord. Véritable cordon ombilical de 1320 kilomètres, cet ouvrage construit par des ingénieurs allemands de 1901 à 1908, relie Médine à Damas, et permet la vie des troupes turques. Pour soutenir ce projet, 12 officiers, 48 sous-officiers et hommes de troupe francais, en grande partie indigènes, sont mis en place dans les troupes arabes comme conseillers. S’y ajoutent deux batteries de canons de 80 mm. Au départ, seuls des combattants musulmans peuvent prendre pied sur la terre sainte de l’Islam. Fin 1916, Hussein revient sur cette décision et permet l’envoi d’Européens, puis prend à nouveau le contre-pied. Faut-il y voir la main de Lawrence ? Afin de garder la pureté de cette guerre, Lawrence est opposé à la présence de conseillers européens et particulièrement de Français. Malgré l’entente cordiale, la méfiance britannique demeure face à l’impérialisme français, qui reste malgré tout un concurrent sur le plan colonial.
Pourtant sur le terrain, la coopération est efficace. Le commandant Cadi a débarqué à Rabegh le 21 novembre 1916 avec le lieutenant Lahlou. Il est rejoint par 8 officiers et 37 hommes dont 3 médecins. Cette quarantaine d’hommes détachés auprès des fils d’Hussein entraînent tous azimuts leurs colonnes. On ne compte plus les actions des lieutenants Zémori et Kernag Bourénam ben belgacen avec la colonne de l’émir Ali, de l’adjudant Lamotte avec celle de Fayçal, du maréchal des logis Prost et du capitaine Raho avec la colonne d’Abdallah, du capitaine Depui ou du sergent Azoug.
Le choix des personnels de la mission s’est porté sur des hommes exceptionnels. Le capitaine Mohamed Ould Ali Raho, 41 ans, est un vieux soldat venant des spahis algériens. Il est autant capable de jouer le chef d’état-major d’Abdallah que de charger à la tête de centaines de cavaliers. Le 17 janvier 1917, il entraîne une charge sur un convoi se dirigeant vers Médine et capture de nombreux prisonniers ainsi que 20 000 livres or. Le 26 mars il est avec Lawrence pour détruire la gare d’Abu Nama. Du 6 au 12 octobre, il parcourt 340 km de désert pour combattre les troupes ottomanes avec 46 de ses hommes, 3 canons, 2 mitrailleuses et 200 Bédouins et s’emparer des postes d’Abou Naam et Istabel Antar.3
Il sera pour ces opérations fait officier de la légion d’honneur et deux fois cité à l’ordre de l’armée. D’autres figures, hautes en couleurs, font montre d’un grand professionnalisme, dans les actions de sabotage comme dans l’appui feu (mitrailleuses ou canons) des troupes arabes. Il faut aussi citer le lieutenant Sid Mohamed Lalhou, ancien chef de l’infanterie de la garde noire du Sultan du Maroc. Avec son détachement et des hommes de l’émir Ali, il prend la garnison de Bir derouich, en tuant 125 Turcs et en en faisant 17 prisonniers avec seulement 2 tués et 10 blessés (4).
En juillet 1917, Lawrence s’est emparé du port d’Akaba, c’est là que va le rejoindre avec 150 hommes Rosario Pisani pour aider Faycal à former l’armée du nord. Comme nous l’avons vu, en particulier au Maroc à Fez en 1912 et chez les Béni M’Tir en 1913, Pisani est un fin politique et un habile négociateur. Il va établir avec Fayçal et surtout avec Lawrence une relation d’estime mutuelle quasiment unique. Le colonel Lawrence, qui nourrit peu d’estime pour une France contrariant ses visées, minimisera le rôle des Français qui seront les oubliés des Sept piliers de la sagesse, qui retrace son épopée au Hedjaz, mais Pisani lui sera cité 18 fois.
Le bilan de Pisani pour l’année 1917 est particulièrement élogieux : 2 trains capturés, plusieurs kilomètres de voie ferrée détruits, 550 Turcs blessés ou tués, 1 000 prisonniers, 1 000 fusils, 4 mitrailleuses et 5 canons saisis ainsi que des chameaux, indispensables pour transporter le ravitaillement dans les manœuvres au Hedjaz (5).
Le 17 septembre 1917, une colonne mobile, précédée par des cavaliers rouallah, arrive au pied d’une redoute tenue par les Ottomans à Tell Arar. Au cours de l’assaut, des avions de la garnison de Deraa, située à seulement 8 km, surgissent pour défaire les assaillants. Mais le capitaine Pisani, jamais à court de ressources, a l’idée de transformer ses canons Schneider en batterie anti-aérienne… Ce qui obligera les avions à voler tellement haut qu’ils ne pourront pas lâcher leurs bombes avec précision (6).
Pour l’ensemble de ses actions, Lawrence lui fait décerner la Military Cross. Les instructeurs français, grâce à leur faculté d’adaptation et leur indéniable courage, commencent à faire l’admiration des chérifiens et l’émir Fayçal nourrit beaucoup d’admiration pour eux.

Damas et la Palestine
Début 1918, les combats se multiplient et deviennent plus difficiles comme le 22 et 23 janvier à Médaoura où il soutient l’émir Fayçal pour s’emparer de la gare, à Ghadir el haj et autour de Maan du 12 au 17 avril 1918 ou enfin à Gouera avec la section de mitrailleuses du sergent Metery et du caporal Matte, du 4e régiment de tirailleurs.
L’opération la plus spectaculaire est sans conteste le raid de plus de 400 km de Deraa à Damas de septembre à octobre 1918. L’armée du nord de Faycal doit assurer la flanc-garde des troupes du général Allenby à la veille d’entrer en Palestine et le rôle du détachement Pisani va être essentiel. Les éléments de la colonne se composent du côté britannique de 3 voitures blindées, 30 Gurkhas et 35 Égyptiens. Le détachement français lui est composé d’une batterie de 65 à tir rapide, deux sections de mitrailleuses, une section de fusils-mitrailleurs et une autre de sapeurs, soit 140 hommes. S’y ajoutent 400 fantassins chérifiens. La participation des tribus arabes, qui avaient engendré trop de déceptions, n’a pas été prévue. « Il fallut, sous le feu de l’aviation et des postes ennemis, passer en force et détruire rails et ponceaux sur les trois voies ferrées Damas-Dera, Dera-Caïffa et Deraa-Amrnarn. Ce furent, en chaque occasion les canons de Pisani, pointés par Leim Lacher, Souquet et Segala qui levèrent les difficultés ; ils vinrent à bout des postes turcs, tirèrent souvent aussi contre avions et permirent les destructions et le passage de la colonne. Ce fut le cas à Tell Arar le 17 septembre, à Muzerib le 18 et à Nessib le 19 au soir. La colonne était épuisée. Ce fut le tir insistant et spectaculaire des canons de Pisani qui la rassura, permit à Lawrence de faire sauter le pont important de Nessib et à l’expédition de repartir vers le désert sans désordre. Le lendemain matin, alors que la colonne se croyait en sûreté à l’Est de la voie ferrée Deraa-Amrnarn, elle fut sévèrement prise à partie par cinq avions allemands et par le tir d’une batterie de 77. Il y eut panique chez les chérifiens, mais le détachement français fit front et riposta. C’est autour de lui que se reconstitua l’expédition. Le 26 septembre, à hauteur de Cheikh Merkine, Lawrence voulut que la colonne se dirigeât sur Cheikh Saâd où elle risquait cependant de se faire anéantir par plusieurs régiments turcs qui remontaient en bon ordre vers Damas. Son conseiller britannique, s’éleva avec vigueur contre pareil projet dans lequel il voyait une « folie sans intérêt ». C’est alors, que Lawrence, excédé, demanda l’avis de Pisani : celui-ci opta pour « la folie » en déclarant qu’il considérait l’opération comme fort téméraire, mais qu’il était soldat et qu’il prendrait les ordres. « Pour cette parole, écrivit Lawrence, je l’aimai » (7). Le 1er octobre, Faycal, Lawrence et… Pisani entrent en vainqueur dans Damas(8).

Rosario Pisani quitte le Hedjaz en juin 1919. Il sera au côté de Fayçal à la conférence de Paris puis repart au Levant et en Cilicie en novembre, certainement à l’appel du colonel Bremond nommé administrateur en chef en Arménie. Il participe aux combats de Tarsous en juin 1920, mais est affecté au parc d’artillerie de Constantine en septembre. C’est l’époque où Bremond est « remercié » par le général Gouraud pour avoir pris fait et cause pour les Arméniens. Pisani fait peut être partie de la charrette… Il repart pour le Maroc au service des renseignements en 1925 pendant la guerre du Rif. Nommé chef du bureau de Saka ; il y restera jusqu’en 1928 où il est fait commandeur de la légion d’honneur avant de prendre sa retraite.
Ce vaillant soldat, tout au service de la grandeur de la France décède à Fez en 1952.  

L’artillerie et les oubliés de l’expansion coloniale
Force est de constater que dans de nombreux récits consacrés aux épisodes de l’expansion coloniale, la part belle est faite à l’infanterie. Si la cavalerie tire son épingle du jeu, la place réservée à l’artillerie est souvent modeste. Pourtant, elle figure dans quasiment toutes les colonnes en Afrique comme en Asie, avec un ou deux canons, et son emploi emporte souvent la décision.
Deux matériels sont particulièrement utilisés dans les expéditions, la pièce de 80 mm de montagne système de Bange modèle 1877 jusque vers 1910, puis le 65 mm de montagne modèle 1906.
Le 80 de montagne est une pièce en acier d’un calibre de 80 mm, se chargeant par la culasse du système de Bange. Le poids moyen du canon est de 430 kg, il tire 2 coups à la minute avec une portée maximale avoisinant les 4 000 mètres. Ce matériel conçu pour passer par les sentiers de montagne devient le matériel adéquat des guerres coloniales, qui requièrent un matériel léger et démontable pour franchir des étendues difficilement praticables. Il peut être divisé en quatre fardeaux : bouche à feu, affût, roues, rallonge de flèche et limonière et transporté par des animaux de bât, parfois même par des coolies en Asie.
Le 65 de montagne est un obusier de petit calibre en acier à tir rapide se chargeant par la culasse, d’un poids de 400 kg. Plus moderne, il tire 10 à 15 coups par minute à une portée de 6 500 m. Il est démontable est peut être transporté sur bât à dos de mulet ou de chameaux en quatre fardeaux. C’est lui qu’utilise la colonne Pisani en septembre 1918.

1. Benoist Mechin « Lawrence d’Arabie ou le rêve fracassé », éditions Clairefontaine Lausanne 1961.
2. Brémond, Le Hedjaz dans la Guerre mondiale, Payot, 1931.
3. Fréderic Jordan, L’écho du champ de bataille, 29 avril 2016.
4. ibidem
5. ibidem
6. Laurent Lagneau, 11 novembre 2017 Opex 360
7. Extrait du témoignage du caporal Matte, section de mitrailleuses du 4e tirailleurs, bulletin de la Koumia n° 22 1963.
8. L’excellent ouvrage de Christophe Leclerc « La mission militaire française au Hedjaz » a été le fil directeur de cet article.

L’auteur remercie le musée départemental Albert Kahn des Hauts de Seine, le Musée des troupes de marine à Fréjus, le musée de l’artillerie à Draguignan et M. Georges Michel pour l’iconographie de cet article.

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Texte

Didier Philippi

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